Bruxelles, ville d'Afrique

"Bruxelles, ville d'Afrique", spectacle joué par 14 comédiens belges et congolais, pose un autre regard sur les rapports entre Afrique et Belgique.


LE CINQUANTENAIRE, le palais royal, le château de Laeken, le palais de justice. Prestigieux monuments issus du pillage africain... Pas de doute là-dessus: dans la course au gâteau africain, la Belgique a largement eu sa part.

Bruxelles, ville d'Afrique, c'est plus qu'un spectacle. Issue d'une idée originale et de la mise en scène de Virginie Jortay, c'est une leçon d'histoire que nous proposent quatorze comédiens belges et africains - équitablement répartis.

Au départ, il y a le livre de Colette Braeckman, Rwanda, histoire d'un génocide, mais aussi Du sang sur les lianes, rapport sur l'exploitation du caoutchouc à l'époque de I'état indépendant du Congo, signé Daniel Van Groenweghe.

Leur lecture laissera Virginie Jortay sans voix. Heureusement, pas pour longtemps. Alors qu'elle déambule dans Bruxelles, les stigmates du règne de Léopold II et de l'enrichissement belge sur le dos courbé et le ventre bombé de l'Afrique lui sautent aux yeux.

Au Rwanda, un conflit ethnique sanglant fait rage entre Tutsis et Hutus. Entre la race supérieure au nez fin et les rustres paysans, tels que catégorisés par les colons. Nous sommes en 1994. L'Afrique se meurt.

Un peu moins d'un an plus tard, à 6 000 km de là, un magnifique projet va naître. Virginie Jortay ne peut se taire: les cadavres doivent sortir du placard !

Pour ce faire, elle s'impose un indispensable retour à l'histoire, à des faits allègrement et intentionnellement ensevelis dans l'oubli: Le projet a mûri pendant de nombreux mois. Jusqu'à un enrichissant rapprochement avec le Congo et l'adhésion de sept comédiens congolais.

Bruxelles après Kinshasa et avant Namur

Après avoir été présenté à cinq reprises au Théâtre du Zoo, à Kinshasa - en dépit-des 60°, des réactions de Belges de là-bas pas vraiment favorables au projet et des coupures d'electricité -, Bruxelles, ville d'Afrique est ensuite passé par Douai et par Paris.

Et voici ce spectacle ironique, colérique, drôle et poétique, à Bruxelles puis à Namur.

Dans ses bagages, l'explorateur Stanley, l'aninateur Philippe de Dieuleveult, Mobutu, Léopold II, Patrice Lumumba ou encore Diane Fossey. Et encore la croissance des années 50, l'uranium du Katanga et l'exploitation du caoutchouc rouge.

Au-delà de ces sujets, Bruxelles, ville d'Afrique dégage une force de cohésion d'un groupe de comédiens aux origines diverses.
« Dans le contexte de Kinshasa aujourd'hui les problémes que peuvent vivre les comédiens en Europe paraissent tellement dérisoires... La vie là-bas (NDLR: répétitions sur place pendant plus d'un mois) me ramenait sans cesse au texte que je disais, au primat de l'économique, qui prend possession de l'irnaginaire des gens (...) Ce lien entre les intervenants a été très fort, très puissant, bien que dur et difflcile parfois, témoigne Pierre Dherte, le guide d'une histoire longue et chargée de 85 ans de colonialisme.

Quand je sortais de scène, que je rentrais à la cité, je voyais la marque de la colonisation, et la manière dont les mêmes rôles étaient aujourd'hui joués par d'autres... Une histoire, de classes qui n'est pas près de finir, note Katanga Mupey, l'un des acteurs congolais.

Présenté dans la capitale, ville originelle du projet, Bruxelles, ville d'Afrique, n'en est que plus porteur.
Du palais royal au Cinquantenaire...

Impossible après ça de circuler dans la capitale européenne comme avant. Virginie Jortay, via son projet et sa mise en scène, Annick de Ville par son écriture historique et urbanistique, et Antoine Pickels, à travers son écriture dramaturgique, changent notre regard sur Bruxelles. Et sur les difficultés actuelles de l'Afrique centrale, dans lesquelles la Belgique a sa part de responsabilités.

Car le spectacle se présente comme une visite guidée de deux heures de notre capitale et de la colonisation. Une visite à ia fois drôle et bouleversante, à l'issue de laquelle on éprouve l'envie de demander pardon à son voisin de l'autre continent.
Bruxelles, ville d'Afrique, devrait s'inscrire dans les manuels scolaires. Pour éviter de pécher par oubli... Précisons que ce spectacle ne fait pas la morale, et est parsemé d'humour. Ni blanc, ni noir...

Xavier THIRION