|

LA CROIX Je suis citoyen britannique. Cest en 1897 que jai
rejoint la Mission. Nous sommes aussitôt partis avec ma femme fonder
un poste à Baringa, dans la zone de lABIR, la compagnie anglo-belge
du caoutchouc. Mais mon témoignage vaut pour toutes les zones où
poussait la liane à caoutchouc. (
) Non, la mission catholique
était plus à louest, en dehors du domaine de lABIR.
|
 |

.../... GEMBA Oui, Gemba, cest comme ça quon
mappelait au village, mais au poste, après, ils mont
appelé Chicotte. (
) Au village, jétais esclave,
je faisais les petits travaux. Un dimanche, la récolte était
trop mauvaise, on ma donné en remplacement. Finalement, je
préférais encore être un libéré. Javais
eu vraiment trop faim les derniers temps; au poste, il y avait à
manger.
|
 |

Je ne dirais
pas que nous étions en mauvais termes, non. Oui, ils bénéficiaient
dun traitement de faveur. Non, nous nétions pas très
bien vus, cest le moins quon puisse dire. Mais ce débat
desservirait la cause des indigènes. (
) Oh, nous avons immédiatement
remarqué quil sétait passé quelque chose
danormal.
|

MIBANGE Mibange au village, au poste ils disaient Gondolier. Il
paraît que je chante tout le temps quand je conduis la pirogue.
Je me suis laissé "libérer" volontairement. Ils
mont acheté 500 mitakos. Enfin, la valeur de 500 mitakos
que mes parents nont pas dû récolter en caoutchouc
tout de suite. Ils étaient si vieux ! (
)Je ne sais pas exactement.
Le chef a toujours dit que je ne valais pas le caoutchouc que je lui avais
coûté. Ça devait être beaucoup de caoutchouc,
jimagine.
|
 |
|
A Boma, on
nous avait parlé dune région riche et populeuse, et
nous avons trouvé des villages presque déserts, dans un
état de décrépitude totale, quand ils nétaient
pas calcinés. Mais au début, les indigènes se méfiaient
de nous, et nous navons pas su tout de suite. Cest petit à
petit, en discutant avec eux, que nous avons appris ce qui sétait
passé, avant que lABIR ne sinstalle.
LE GLAIVE A vos ordres. Jai été nommé
Commissaire du district en 1890. Ma tâche était de transformer
une région à peu près inexplorée en une zone
totalement pacifiée, propre à lexploitation. Ma mission
se divisait à cet effet en quatre activités. Les expéditions
punitives en cas de rébellion des populations, les voyages dexploration
afin de relever lexistence de caoutchouc, le recrutement des soldats
et des travailleurs, et enfin lorganisation et le contrôle
de limpôt de caoutchouc.
SAMBO Je mappelle Sambo, je suis né dans la région
de Baringa. Au début, quand les hommes de Bula Matari sont arrivés,
nous avons pensé que ce serait peut-être un moyen davoir
la paix avec les marchands desclaves. Mais la première chose
que nous avons dû faire, cétait payer le tribut.../...
Cette
scène se passe dans l'obscurité des lampes à pétrole.
Les acteurs lisent leur texte comme s'ils découvraient pour la
première fois ce qui s'est passé exactement. Ils se relayent
dans la lecture de l'horreur.
|
LE GLAIVE
Il nous fallait bien des hommes. Il y avait trois manières
de recruter les libérés. Limpôt, lamende,
et dans le pire des cas, lachat. Mais les bons soldats étaient
rares. On gardait les autres comme boys, il y avait toujours assez de
travail.
SAMBO Puis ils ont demandé de plus en plus de caoutchouc.
Les hommes ne suffisaient plus, alors nous sommes allés récolter
avec eux dans la forêt.
LE GLAIVE Il fallait bien éviter les fraudes. Il y en avait
qui allaient jusquau Congo pour le revendre aux Français,
qui payaient, eux. Pourtant, à Boma, ils ont tiqué quand
jai ordonné la confiscation de tout le caoutchouc que transportaient
les indigènes; mais Bruxelles a soutenu mon point de vue. Ceci
dit, moi je ny croyais pas. Je savais que confier la récolte
aux indigènes, ça poserait des problèmes tôt
ou tard. Je le leur avais écrit, à Bruxelles, quil
faudrait couper des mains, des nez et des oreilles. (
) Mon terme
se terminait, jai été rappelé en Belgique et
on a évité de me renvoyer là-bas, sous prétexte
que je buvais trop. Mais qui ne buvait pas dans cet enfer !.../...
|