Nous venons darriver au bout dun processus de travail de 4
ans. Après six semaines de répétitions à Kinshasa,
le spectacle a été créé hier soir, au Théâtre
du Zoo. La chaleur était terrible, notre impatience était
grande, lattente du public échauffée par la
presse locale et les rumeurs de toutes sortes importante, lenjeu
du spectacle prenait tout son sens dans cette première confrontation.
Nombreux étaient aussi ceux qui refusaient de venir voir le spectacle,
projetant dans ce projet leur crainte de voir mises à jour leur
propre part dombre. « Mais quest-ce qui vous prend de
venir remuer toute cette merde », nous a-t-on dit ainsi, tandis
que dautres, très curieux, attendaient la date de la première
pour juger de cette démarche qui leur semblait si étrange
: un groupe de 12 artistes belges venant travailler ici, et avec des congolais
sil vous plait, circulant à pied ou en vélo!
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| Le
public, avec ou sans voiture, belge ou congolais, de lambassadeur
à son chauffeur, de lhomme daffaires au missionnaire,
des ONG aux PDGS, a été mis face à face à
une lecture de lHistoire quici, comme en Europe, on na
pas lhabitude dentendre.
Après le spectacle, les gens qui buvaient un verre bien mérité
à lextérieur du théâtre ne tarissaient
pas. Les interprétations étaient multiples, gênées
pour certains, violentes parfois. Les plus flatteuses, ce furent celle
dune femme belge, mariée à un congolais, à
qui son mari avait tout raconté, mais quelle navait
jamais pu croire; et là, elle lavait enfin cru. Puis il y
eut celle de ce vieil homme dont le père était tombé
pour la Belgique et qui ce soir là, enfin le dit-il, obtint le
premier geste de réparation quil avait attendu toute sa vie
Celles de tant de spectateurs, qui disaient quils avaient réfléchi,
quils devaient encore y réfléchir, que ça les
avait fait réfléchir. Enfin celle dun jeune étudiant,
qui, constatant le bégaiement de lHistoire, se demandait
comment, à présent, dans le Congo daujourdhui,
éviter quelle ne bégaie à nouveau.
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| Bégaiement
de lHistoire, nous étions en plein dedans, nous le vivions
depuis deux mois, intensément, nous confrontions les paradoxes
et nous nous y enlisions... Nous les voyions presque, ces Belges, nos
ancêtres, ces Belges vivant leur plus belles années de Belges,
nous les sentions présents, bien quabsents ou morts depuis
longtemps, nous pouvions retracer leurs parcours et presque sentir leur
sueur. Cest vrai: les heures passées à ériger
ces bâtiments si belges, de toute leur puissance logique
Et
ces Congolais qui cherchaient et voulaient voir en nous ce que leurs mémoires
avaient défini comme terrain sûr : «Pourquoi marchez-vous
à pied vous autres, vous êtes des patrons et des patrons,
ça va en voiture !»
Et nos ancêtres ricanaient : «Venez les blancs-becs et voyez
si vous pourrez faire mieux que vos parents !»
Nous nous enlisions dans laujourdhui, passionnément.
Mais nous ne nous doutions pas que nos ancêtres avaient leurs ambassadeurs
encore bien vivants
un bataillon de morts vivants, plus blancs que
blancs. |
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