«
Excusez-moi pour la poussière » est la réponse
que fit Dorothy Parker à Frank Crowminshield, directeur
de « Vogue » et de Vanity Fair » à
la question : « Si vous deviez rédiger votre épitaphe,
quécririez-vous ? ».
Cela se passait en 1915, Dorothy Parker avait 22 ans. Une longue
et tumultueuse carrière décrivain allait
commencer pour elle. Réputée pour son esprit et
son sens de lhumour hors du commun, Dorothy Parker allait
plus faire parler delle à cause de son extravagance
que par sa prolixité littéraire. Dommage, en quelque
sorte, car elle ne laissera derrière elle que trois recueils
de nouvelles et quatre de poèmes.
Malgré quantités de ses écrits pour le
théâtre de Broadway et ses nombreuses collaborations
scénaristiques hollywoodiennes (notamment pour A Star
Is Born), elle naccordera aucune importance à ces
écrits quelle considère comme une trahison
par rapport à son véritable art et peut-être
na-t-elle pas tout à fait tort. Mais « Dottie
» est dans lengrenage, celui de la folie des années
20 et des années qui suivirent, de la mondanité,
de largent qui ne sera jamais suffisant pour continuer
à lui assurer son mode de vie
Sa vie semble idyllique
pour certains, abyssale pour dautres et de fait, lalcool
la rattrape à chaque moment, à chaque rupture,
à chaque vide de sa vie, et ils sont nombreux.
Elle les côtoiera tous et tous la reconnaîtront
comme étant la meilleure : Ernest Hemingway, Scott Fitzgerald,
Dashiell Hammett, Bing Crosby, Cole Porter, Cecil B. De Mille,
Sam Goldwyn, Marleen Dietrich, Somerset Maugham, Truman Capote
La liste bien est plus longue, impressionnante. Sa vie est opulente,
brillante, catastrophique, déprimante
Elle se suicide
le jeudi et se réveille le vendredi pour reprendre lexpression
de sa biographe
Sa vie fait couler beaucoup dencre
et est portée de nombreuses fois à la scène
comme à lécran. Gertrude Stein la hait et
elle le lui rend bien.
La haine fait partie du fonctionnement de Dorothy Parker, la
haine, lacidité, la cruauté mais cest
pour cela quon laime, pour sa verve sans égale,
pour sa capacité à décapiter ce qui se
meut autour delle, y compris elle. Aujourdhui, ses
écrits restent assez méconnus en Europe. Pourtant,
ce ne sont pas leurs qualités qui manquent. Une partie
de ses nouvelles sont traduites par Benoîte Groult dans
les années 60, le reste létant bien plus
tard (89/99) après que les ayant droits aient récupérés
leurs droits. Cest à Martin Luther King quelle
lèguera son héritage et les 20.000 dollars que
rapporteront ses uvres iront à la « National
Association for the Advancement of Colored Poeple ».
Si Dorothy Parker a pris des positions politiques à certains
moments de sa vie, dabord contre lexécution
de Sacco et Vanzetti puis, pendant la guerre dEspagne
puis, contre la montée du nazisme pour enfin afficher
des sympathies communistes, on peut croire quelle le faisait
dans lénergie du désespoir, pour échapper
au vertige lié à son mode de vie mais aussi et
peut-être surtout à langoisse de la page
blanche. Elle écrivait peu, beaucoup trop peu et elle
le savait.
Son uvre est inclassable et comme elle le reconnaissait
elle-même, jamais elle naurait pu prétendre
à écrire un roman, trop compliqué. Malgré
les nombreux honneurs et prix quelle reçut à
la fin de sa vie, elle mourut dans la misère, seule dans
sa chambre de lhôtel Volney. Lurne qui contenait
ses cendres est restée dans un bureau de notaires pendant
20 ans avant que la « National Association for the Advancement
of Colored Poeple » ne pu lui faire une cérémonie
digne de ce nom.
Décidément, Dorothy Parker ne manquait pas dhumour
quand elle répondit « Excusez-moi pour la poussière » à la question de Frank Crowminshield.
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MADAME Willems: — Papa! Papa, j’ai vu la voiture du docteur Minar devant chez nous ce matin – il allait visiter Mr. Coppens ; ça va mieux son rhumatisme - alors je l’ai fait entrer une minute pour qu’il nous examine aussi. Elle fait une grimace de connivence. Il nous a dit que nous faisions de gros gros progrès. Il paraît que ce ne sera pas la peine de nous faire l’a-b-l-a-t-i-o-n des a-m-y-d-a-l-e-s. Mais je me suis dit, le temps va rafraîchir, alors il faudrait qu’on fasse un petit saut en ville un de ces jours, histoire de demander confirmation au docteur Bertrand. On n’est jamais trop prudent. |
Je hais les bébés, ils me rappellent maman (ma mère)
Je hais les hommes, ils ont le don de m’irriter
Je hais la famille, elle me donne des crampes d’estomac
Je hais les dilettantes, ils piétinent mon rythme
Je hais les épouses, trop de gens en ont
Je hais l’alcool, il me fait envie
Je hais le sexe, il m’épuise
Je hais les végétariens, ils m’ouvrent l’appétit
Je hais les attentistes, ils me frappent les synapses
Je hais la beauté, elle attise ma rancœur
Je hais les amoureux, ils me rendent triste
Je hais les autres, ils m’embêtent
Je hais les misogynes, ils me font faire mon cinéma
Je hais les arbres, ils me renvoient à la mort
Je hais le téléphone, il réveille mes angoisses
Je hais les comptables, ils déclenchent mes allergies
Je hais l’ergonomie, ça me donne des crampes
Je hais le théâtre, il mord sur mon temps de sommeil |
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"Les rasoirs font mal; les rivières sont humides;
Les acides tachent; les médicaments donnent des crampes;
Les révolvers ne sont pas légaux; les noeuds coulants se défont;
Le gaz sent trop mauvais. Autant continuer à vivre..." |
« J'ai hurlé de rire en lisant ses nouvelles »
Quinze ans de voyages, de scènes, de plateaux, de cabines de régies dans ses bagages ! Virginie Jortay se méfie de la redite comme de la peste, s'aventure dans de grands projets, rouvre avec art les anciennes blessures de la colonisation, à Kinshasa et à Bruxelles dans un grand spectacle « Bruxelles, ville d'Afrique »... Aujourd'hui, elle choisit la langue aussi cinglante que drôle des nouvelles de la sulfureuse Américaine Dorothy Parker (1893-1967) pour revenir à la mise en scène. Elle s'en explique.
Vous étiez jusqu'à présent seule maître à bord de vos spectacles, ici vous mettez en scène un auteur. Pourquoi ?
C'est effectivement un tournant ou du moins un mouvement qui s'amorce. Je prenais des prises de positions fortes, je privilégiais un projet global, je dirigeais un spectacle total, mais cela se faisait au détriment de la théâtralité. Etait-ce une pudeur, peut-être mal placée ? Avec Dorothy Parker, j'arpente un endroit que j'avais peu exploré, même si ce n'est pas encore du vrai théâtre, mais des nouvelles qui donnent matière à théâtre.
Avec une petite équipe de comédiens, dans un cadre plus intime et non plus sur des plateaux énormes comme dans « Bruxelles, ville d'Afrique », j'ai pu prendre le temps d'écouter les acteurs, de travailler avec eux sur des improvisations... Une première pour moi !
Pourquoi le choix de Dorothy Parker ?
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Parce que j'ai hurlé de rire lorsque j'ai lu ses nouvelles il y a deux ou trois ans ! La matière théâtre me semblait plausible. En fait, je ne me sens pas souvent en phase avec le théâtre traditionnel. Je ne le déteste pas, mais il y a là quelque chose à dépoussiérer. Je n'en aime pas non plus les clichés, les femmes en nuisettes, les hommes en grosses chaussures...
Mais choisir Dorothy Parker pose aussi des problèmes : ses textes n'évitent pas la redondance, la même mécanique, ils tournent souvent en rond, se referment sur eux-mêmes. Il fallait donc prendre plusieurs nouvelles qui ne soient pas dans la redite de ses thèmes favoris, à savoir le couple, l'alcool, la cruauté, la vie mondaine. Le duo « couple-alcool » est déjà surexploité, je n'en voulais pas, je ne me sentais pas très proche de la problématique des années 20 et 30. Mais son observation acide, son regard au scalpel sur la société, m'intéressait bien davantage. Elle fait partie de ces êtres qui se mettent en scène, développent des énergies énormes, brillent, attirent, mais leur scalpel les blesse eux-mêmes.
Comment l'adaptation théâtrale s'est-elle élaborée au travers des cinq nouvelles choisies ?
J'ai mené ce travail avec Anita Van Belle, avec qui j'ai retrouvé une réelle affinité depuis la mise en scène de son texte « Belgicae », en 1993. Nous avons tout réécrit pour éviter les références américaines et celles des années 20. En fait, on a fabriqué un autre emballage, on a transposé, ici et maintenant dans le milieu de l'art contemporain, un milieu de l'apparence, de la représentation de la mondanité. Partant de la représentation sociale, nous avançons vers le repli sur soi-même. Nous avons privilégié les moments de crise, ceux où les personnages « se » font leurs drames, « se » jouent la comédie, se mettent en déséquilibre et donc fabriquent leur souffrance, ce qui permet de varier les codes de jeu.
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