Bruxelles au Congo

La scène se passe en Belgique, ou plus précisément sur les lieux qu'elle a investis par le passé. "Bruxelles, ville d'Afrique" est un spectacle étonnant et très déroutant qui parle de cette époque coloniale, l’époque où les Belges occupaient et puisaient dans les réserves du Congo.

II est parfois risqué de réveiller un vieux fantôme dormant. Le passé colonial, de quelque pays que ce soit, est rarement une page d'histoire très glorieuse. Des comportements répréhensibles, teintés de mépris, voire de cruauté pour une main d'œuvre qualifiée de "sous-race", entachent souvent la mémoire d'un pays "civilisé".

Une troupe de comédiens, 7 Belges et 7 Zaïrois, a pourtant osé faire sortir de son mutisme le fantôme du colonialisme. En 1908, la Belgique assume l'héritage de son roi, Léopold II, et récupère le Congo belge. De 1918 à 1939, le développement économique de la colonie est poussé activement. Il faut extraire la substantifique moëlle qui circule dans les terres fertiles du Congo: le caoutchouc. Du caoutchouc, encore du caoutchouc et toujours du caoutchouc, au point de se montrer un peu moins "amicaux" quand les Congolais refusaient de vider leurs forêts.

"Qu'est-ce qui vous prend de remettre ca sur le tapis ?", ont clamé quelques Blancs en communauté à Kinshasa aujourd'hui. Car la pièce n'avait encore jamais été jouée en Europe jusqu'à ce jour. Seuls les Zaïrois ont pu bénéficier, en avant-première, de ce spectacle.

Ecrite et mise en scène par 3 personnes interpellées par l'histoire du Congo (Annick de Ville, Antoine Pickels, Virginie Jortay), la pièce a été préparée sur les lieux originels avec 7 acteurs zaïrois recrutés sur place. Aussi diverses qu'inattendues, les réactions ont été vives et émotives: le passé que l'on titille agit comme un petit trublion dans la mémoire collective.

"Belges, Belges"


Mais c'est bien d'en parler. Comme il est bon de préciser aux touristes et aux Belges qui l'ignorent encore combien Bruxelles doit aux Congolais: ses boulevards verdoyants, ses monuments puissants, viennent tout droit du pillage d'une colonie qui se vidait peu a peu de sa sève, pourvu que les Belges jouissent d'un cadre de vie agréable.

Il fallait oser. Avec beaucoup d'humour (heureusement) et de vérités (pas toujours bonnes à dire), les 14 comédiens refont le point sur cette partie de l'histoire, sombre. Ils ont ainsi fait le choix de l'autocritique, de la dérision, le choix de se moquer d'eux-mêmes, de se jeter la pierre de se déshabiller, nus, devant leur peuple et les autres nations.

« Belges, Belges», mais à quoi pensiez-vous devant l'émergence de la colonne du Congres ? A quoi rêviez-vous lors de l'exposition universelle de Bruxelles de 1897 et de son "village congolais" ? Que dites-vous aujourd'hui devant les 7 tombes de ces congolais morts de froid, cette même année?

Aussi difficile soit-il, le passé colonial de la Belgique est raconté par les acteurs avec la légèreté que l'on admet au théâtre. Avec beaucoup de finesse et de talent, ils nous renvoient vers d'autres interrogations: et les autres nations, comme la France savent-elles comment ont été financés les Arcs de Triomphe et autres symboles de puissance ?

Un spectacle qui ne manque pas de piment, on attend maintenant quelle sera la réaction des Belges qui verront la pièce....

C. De. pour Nord/Eclair (F)