Bruxelles, ville d’Afrique : relation d’amour-haine au Congo

Un spectacle qui entend forcer le « secret de famille » des abus de la colonisation belge au Congo.

Par GENEVIEVE DELAUNOY À KINSHASA

En avant-première mondiale, à Kinshasa, comme l'annonçaient avec humour les organisateurs, "Belgique, ville d'Afrique" fut présenté devant une salle essentiellement composée de Belges, résidant au Congo, et l'Ambassadeur de Belgique lui-même. Hélas, la température caniculaire (35°) de la salle du théâtre du Zoo et l'absence de ventilation ont empêché de voir ce spectacle dans des conditions optimales. Au bout d'une heure, les méninges ramollies, la cravate desserrée, la sueur collée aux tempes et de maigres feuilles de papier en guise d'éventail, voilà l'état de ceux qui ne se sont pas assoupis sous la chaleur écrasante et humide. Or, un tel drame au texte aussi riche et provocateur requerrait une attention vigilante.

L'ambition des auteurs était de lever le tabou de notre passé colonial au Congo et ils n'ont pas hésité à donner dans la caricature. La colonisation sous Léopold II, l'œuvre de ce roi mégalomane et égocentrique, juché sur des échasses, visionnaire et cynique: c'est le portrait qu'en a brossé le groupe Kuru. Rien n'est passé sous silence: les mains et les nez coupés, l'uranium belgo-congolais de la première bombe atomique, l’obstination des missionnaires, les abus des Blancs, la "bêtise des Nègres". Bref, un réquisitoire impitoyable, croquant un Mobutu grotesque, un Lumumba héroïque, un Savonarole épique, des colons bornés et des Congolais trop obéissants...

La critique est brutale et ne se limite pas à l'ère de Léopold II. Au contraire, on bondit à travers les siècles: de Savonarole à Mobutu, de Philippe de Dieuleveut à Patrice Lumumba. Ces allers-retours dans le temps pêchent par un manque de cohérence. En effet, toutes les époques et tous les héros sont-ils comparables ? L'Histoire n'est-elle qu'un simple bégaiement, même si les personnages changent ? Les auteurs le pensent, leurs raccourcis sont un peu secs et redondants.

Finalement, le bilan de la colonisation apparaît bien sombre. Les progrès, on les connaît, les horreurs on nous les a cachées, disent en substance les créateurs, Virginie Jortay et Antoine Pickels. Donc, allons-y gaillardement et ouvrons la boîte aux secrets...

Irritant, manichéen, intellectuel, soit ! Et pourtant, ce spectacle est captivant et courageux: il y a d'abord cette complicité entre comédiens congolais et belges, ce qui densifie le propos. Côté mise en scène, de belles trouvailles aussi comme ces jeux de lumière ou encore la projection d'images de bâtiments tels que le Cinquantenaire, la tombe du soldat inconnu, bref tout ce qui fut "construit avec l’argent du Congo"... Les intermèdes (un peu longuets) du guide urbanistique entraînent le spectateur à travers la capitale comme dans une remontée à travers le temps, sans compter tous les accessoires de communication qui sont fabriqués en fil de fer.

«Bruxelles, ville d'Afrique »: 19 actes qui poussent le spectateur au rejet, à l'admiration et/ou à la remise en question.