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En phase avec l'actualité politique, plusieurs
spectacles parlent de l'Afrique centrale. L'un d'eux, Bruxelles, ville
d'Afrique, revisite les liens de la Belgique avec ses anciennes colonies.
Une rencontre théâtrale magistrale qui libère des
tabous.
Des comédiens congolais et belges sont assis sur des malles de
voyage, dans l'obscurité. A l'arrière-plan, l'image d'un
fleuve tumultueux. La lumière des lanternes sculpte des visages
graves. Les voix, froides, impassibles, lisent des témoignages
vieux de 100 ans. C'est la « scène du caoutchouc »
du spectacle Bruxelles, ville dAfrique.
Tour à tour, les mots du commissaire du district succèdent
à ceux de l'ouvrier Sambo, du cadre expatrié de la société
de récolte du caoutchouc. Des mots qui racontent la violence: «
Avec les mains coupées, on peut justifier les dépenses en
munition auprès de la direction », ou « la femme réservée
au Blanc sera punie avec un bâton à l'endroit même
par où elle a péché ». Un peu plus tard dans
ce récit non linéaire, les personnages du jeune roi belge
et du corpulent maréchal accueillent la clique d'une délégation
fantoche, dans une scène de danse clownesque où se joue
le destin d'un pays.
Le spectacle initié et mis en scène par Virginie Jortay,
écrit avec Antoine Pickels, est le résultat d'un travail
opiniâtre de quatre ans. Point de départ: le choc, pour Virginie
Jortay, des atrocités rwandaises, la lecture de « Du sang
sur les lianes », un rapport cruel sur l'exploitation du caoutchouc
à l'époque coloniale, et la topographie de Bruxelles vue
par un filtre africain - la manne coloniale finançant les grands
travaux de Léopold II. La jeune Belge se dit que non, ce n'est
pas possible, il y a décidément quelque chose qui ne va
pas dans la mémoire de la Belgique de papa... Une démarche
que Elikia
M'Bokolo, historien et directeur d'études à l'Ecole
des hautes études en sciences sociales de Paris, trouve tout à
fait fondée: « Il y a une sorte de consensus de la société
belge sur le phénomène colonial. Soit on évite d'en
parler, soit on le considère comme marginal par rapport à
l'évolution de la Belgique contemporaine, malgré l'apport
indéniable des colonies à l'édification de sa puissance
économique, de son statut international et du développement
de ses métropoles. »
Un théâtre à deux couleurs
Si le scénario s'est construit au départ d'une idée
de visite guidée dans le Bruxelles de Léopold II (arcades
du Cinquantenaire, avenue et musée de Tervuren, domaine royal de
Laeken), il a rapidement évolué vers un travail d'échange
entre Bruxelles et Kinshasa. « Après un séjour là-bas,
raconte Virginie Jortay, nous nous sommes rendu compte qu'il était
primordial de répéter au Congo même. Nous avons donc
pris le parti de travailler avec sept comédiens belges et sept
comédiens congolais. » Malgré les angoisses nourries
par les flashs d'actualité d'alors, « le fait d'être
ensemble sur le même projet a permis la consolidation des liens
et la compréhension des réalités de la vie quotidienne».
Autre confrontation, aussi, que celle de la conception différente
du théâtre. « Lors d'une représentation préalable,
le public kinois était complètement désarçonné
par la mise en forme. Le théâtre africain est un théâtre
de parole qui va susciter les réactions du public instantanément.
Dans mes scènes, le jeu des acteurs compose des images distanciées.
Cela a amené le silence et des interrogations fortes. Mais les
gens sont restés après pour parler de ce qu'ils avaient
vu et disaient que c'était incroyable ! »
Les accessoires de la pièce ont été fabriqués
par des artisans: GSM et mallettes en fil de fer, bibliothèque
en cuivre battu. En toile de fond, des tableaux d'artistes et des images
de Bruxelles et du Congo. « J'y ai fait du théâtre
comme je l'aurais fait ici, insiste Virginie Jortay. Nous avons eu beaucoup
de commentaires sur l'esthétique globale et la scénographie
"importées". Mais j'ai joué avec la manière
africaine de trouver des solutions artistiques, de créer des objets
avec trois fois rien ou de changer le jeu d'acteur pour pallier le manque
de matériel. Là, la vitalité de la solution et de
l'invention est constante. »
Du feu sur les planches
Les comédiens tant belges que congolais sont entrés corps
et âme dans ce jeu de mémoire au lourd passé. Les
Belges sortent enrichis de cette aventure qui leur a permis de découvrir
une autre Afrique. Ils donnent froid dans le dos avec les personnages
du bourgmestre démagogue ou de l'homme d'affaires assoiffé,
du jeune monarque impressionné ou de l'humanitaire désabusé.
Les Congolais, heureux de cette nouvelle expérience, ont pour leur
part relevé le défi d'être confrontés à
un autre type de direction artistique. Ils jouent sans schizophrénie
les rôles qui leur sont assignés, par la mémoire de
l'Histoire et par les exigences de la scène. « Les Belges
seraient-ils venus avec une idée supérieure de leur métier
? La confrontation sur le terrain et le professionnalisme de tous a mis
chacun à égalité, confie le comédien Katanga
Mupey.
Ce spectacle lève le voile sur une histoire commune, économique,
politique et religieuse. Il était important que l'on crève
l'abcès sur ce sujet demeuré tabou. Cela montre aussi qu'il
y a eu des Congolais complices de tout temps et que la Belgique s'est
enrichie sur le dos du Congo. Le public a reconnu le bien-fondé
de cette pièce; certains jeunes étaient effarés de
ce qu'ils découvraient. »
C'est Kinshasa qui a eu la primeur de ce spectacle. Les réactions
ont été enthousiastes ou très vives, jamais indifférentes.
« J'ai atteint mon objectif, poursuit la metteur en scène:
dire les choses et provoquer une réflexion dans différents
milieux. C'est un des rôles essentiels du théâtre que
de susciter les débats ! Je n'ai pas envie que les gens se mettent
à genoux et disent pardon, mais qu'ils voient la réalité
en face. Pour sortir de ces rapports de pouvoir entre le Nord et le Sud
et de cette sympathie qui tue. »
Si le spectacle provoque des réactions si émotionnelles,
c'est qu'il touche un point délicat de l'histoire de la Belgique
et de l'Europe: ses relations à l'Afrique et les responsabilités
devant les désastres actuels. « L'idéal civilisateur
est un malentendu, même si, j'en suis convaincu, il a mobilisé
de nombreuses bonnes volontés, conclut l'historien Elikia
M'Bokolo. Un discours humanitaire a habillé les intérêts
des milieux d'affaires, du pouvoir religieux, des politiques et des militaires.
Le système a fonctionné essentiellement par la force et
par les violences, réelles ou symboliques. Les peuples ont dû
se soumettre à un ordre géographique, à un appareil
d'Etat et à un système économique extérieurs.
Il y a là une fracture sensible qui fait problème entre
le Congo et la Belgique. »
Pour ce qui est de l'actualité, l'auteur avance que « la
dépendance économique, la question des frontières,
la représentation que les hommes ont les uns des autres (Hutu/Tutsi,
Rwandais/Congolais) sont des effets de la colonisation. La prise en compte
des responsabilités historiques et la bonne volonté des
hommes politiques belges pourraient les mener à un rôle de
conciliation. Mais, aujourd'hui, les Congolais ont la volonté de
sortir de ces séquences coloniales et post-coloniales, et d'être
acteurs de leur propre histoire, quitte à se tromper ».
A l'heure où les archives passent petit à petit dans le
domaine public et posent question (commission Lumumba, génocides
et guerres au Rwanda et au Burundi, échecs des systèmes
de santé et d'éducation, « éléphants
blancs » de la coopération...), seule une analyse libérée
des secrets d'Etat peut, sans doute, mener à une compréhension
plus claire du passé. Mais l'Afrique ne reste-elle pas tributaire
de la domination politique, économique et culturelle du monde occidental
? Elle doit jongler avec la mondialisation conquérante, la charité
misérabiliste et les appétits économiques de tous
ordres. Son patrimoine, traditionnel et contemporain, est certes immense
A partir de là, intellectuels, chercheurs ou artistes montent sur
les planches et posent de bonnes questions. Saurons-nous les écouter?
Angela Scillia pour le Vif (B)
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