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Sous nos pavés, des bananiers
L'histoire belge n'est pas aussi anodine que les livres d'histoire pourraient
le faire croire. Rafraîchissement de mémoire... Difficile
de marcher dans Bruxelles avec la même insouciance lorsqu'on s'est
fait remettre en mémoire notre petite histoire belge... Vous savez
celle qu'on apprend à la va-vite pour plutôt s'attarder sur
les Grandes découvertes ou sur le Roi Soleil. Celle que l'on connaît
si mal et qu'un simple spectacle, "Bruxelles, ville d'Afrique"
conçu par Virginie Jortay, Antoine Pickels et Annick de Ville,
rappelle.
Oh! il ne s'agit pas de toute l'histoire de la Belgique, mais d'un pan
très important et pourtant soigneusement enfoui dans l'oubli: le
temps des colonies! Les colonies sous Léopold II mais aussi leurs
conséquences sous Mobutu et jusqu'à aujourd'hui. Les colonies
au Congo mais aussi leurs retombées sur Bruxelles, grâce
auxquelles le visage de la ville a bougrement changé!
Le Mont des Arts, l'artère Nord-Midi, la Colonne du congrès,
le Cinquantenaire... Là où l'on pose le pied, on ne peut
s'empêcher de penser, après avoir vu le spectacle, aux dévorantes
ambitions architecturales de Léopold II mais surtout au prix que
les Congolais ont dû payer dans les mines de caoutchouc ou de diamants
pour financer tous ces projets!
Saviez-vous, par exemple, que l'on surnommait le Cinquantenaire, arcade
des mains coupées, en référence aux supplices que
les colons belges infligeaient aux ouvriers-esclaves congolais qu'ils
ne trouvaient pas assez efficaces?
L'histoire entre la Belgique et le Congo commence au coeur du XIX e siècle,
alors que la Belgique est un jeune petit pays. Il doit prouver sa solidité.
Alors le roi Léopold II s'approprie une terre d'Afrique (que tout
l'Occident se partage) dans laquelle il envisage d'envoyer les éléments
humains qui le dérangent ou qui ne brillent pas ici par leur excellence.
Et c'est ainsi que démarre le destin tragique de l'Afrique centrale.
Non contents d'exploiter jusqu'à la moelle les richesses cachées
du continent noir, les colons, petits et grands, vont humilier la culture
des Africains, les assujettir à l'autorité occidentale,
tuer, à travers la personne de Patrice Lumumba, les premiers germes
d'indépendance démocratique et les opposer pour la nuit
des temps en créant les "ethnies", si "pratiques"
pour distinguer ce que les colons estiment être les gentils et les
abrutis, et plus tard les bons et les méchants.
SE SOUVENIR POUR AVANCER
Préférant mélanger les épisodes plutôt
que d'opter pour une structure historique linéaire, "Bruxelles,
ville d'Afrique" fait se côtoyer les exposés d'un historien
(joué par Pierre Dherte) et des scènes de fiction où
se croisent le spectre de notre roi barbu, son explorateur exécutant
Stanley, Mobutu, l'autre roi à lunettes, Lumumba surnommé
la barbiche, M. et M me Desmet, colons ordinaires, Philippe de Dieuleveult,
journaliste aventurier et des Congolais.
A la fois drôle, farcesque, engagé, grave, intelligent et
captivant, le spectacle de Virginie Jortay foudroie par son évidence.
Nourri par sa création à Kinshasa, le spectacle renferme
toute la rage et toute la honte que l'on peut ressentir devant une telle
accumulation d'erreurs et d'horreurs. Nono Bakwa, Pascal Crochet, Pierre
Dherte, Patrick Goossens, Johan Heestermans, Ventouse Mbala, Geneviève
Phuati Khiedi véhiculent avec générosité tous
les souvenirs bel et bien enterrés par nos consciences
Le but ultime de tout ceci n'est pas de lancer des brûlots ou de
seulement chatouiller ceux que ce genre de flash-back gratouille mais
de nous faire savoir, de nous aider à avancer avec tout ça
sur le dos. "Bruxelles, ville d'Afrique" est salutaire. Tellement
qu'il devrait figurer dans les programmes scolaires ou comme séance
de rattrapage pour tous ceux qui ne fréquentent plus les bancs
d'école. Après avoir connu une petite censure avec son "Belgicae"
quelques années plus tôt, Virginie Jortay persévère
et se plaît à nous mettre le nez dans nos horreurs, histoire
d'en commettre peut-être moins à l'avenir... On peut toujours
espérer...
CHRISTELLE PROUVOST
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