Katanga, quel nom ! Je me souviens de notre première rencontre où, tapis dans l'ombre de la cafétéria d'espace Delvaux, tu attendais patiemment ne sachant qu'elle te voulais cette fille. Voilà un homme qui jauge, qui soupèse... un homme discret, remarquablement intelligent. C'est ça que je me suis dis la première fois que nous nous sommes rencontré chez Mirko. Puis ton visage s'est animé: ton énorme bouche a parlé, tes paupières ont découvert tes grands yeux au même moment que tes épaules recouvraient ton cou. C'est là que j'ai vu l'acteur, redoutable farceur.

Puis tu m'as reçue chez toi. Des 10 minutes qu'avait duré notre première rencontre, tu avais tout compris: Tu avais réuni tout Kin, tout le Kin du théâtre de l'époque, tous ces différents acteurs de la scène, des scènes. Et pour réussir une telle opération, il fallait être un sacré directeur. En te voyant travailler au Centre Wallonie/Bruxelles la première fois, je me suis rappelée les entretiens de Gilles Deleuze où il définissait la différence entre le pouvoir et la puissance. C'est la puissance que tu avais choisi: tu permettais que les choses se fassent et, au besoin, tu utilisais ta force pour combattre les pouvoirs, convoités, bassement exercés. C'est en cela que tu étais bouffon. Maître et bouffon.

Puis nous avons travaillé. Encore une fois, mille fois tu n'as cessé de me surprendre, de décoder, d'encoder, de déjouer. Et tu jouais.

Katanga, sans toi rien n'aurais été comme cela l'a été. Tu as réalisé la trève, la seule qui permette aux rêves d'exister.

Ce que tu as fait, tu ne l'as pas appliqué qu'au théâtre: je me rappelle du projecteur 16 mm qui projetait "la légion saute sur Kolwezi" au Ciaj et de tes yeux qui exprimaient plus qu'un commentaire, je me rappelle des enfants aux Jocotej, de ces "petits" qui tous t'appelaient "papa", je me rappelle de tes poules pondeuses, de tes chaises rapporteuses... de cette façon si extraordinaire d'appeler partout "Amédée"... tu n'étais pas qu'un artiste de scène, tu étais un artiste de la vie. Et si la vie t'a usé, sache que tu nous a fait envie.

Au fait, tu ne m'as jamais dit, pourquoi t'a-t-on appelé Katanga ?

Tu me manqueras toujours,

Virginie


Très cher Katanga

Ces quelques mots pour te saluer une dernière, et te remercier d’avoir ravivé le mot « exigence ». Ce devait être en novembre 1998, nous nous étions retrouvé à Ouagadougou, sans nous être donné rendez-vous. Apprenant que je collaborais à un ballet avec la compagnie Kongo Ba Téria, sur ton injonctif tu me lanças ; « Tu dois leur [les artistes burkinabé] apprendre l’exigence. Nous manquons d’argent et de respect, oui, mais aussi d’exigence et l’exigence, c’est notre responsabilité. Le talent ne peut pas se passer de l’exigence ». Je m’autorise le rappel de tes phrases parce que je sais que Toi, l’homme de théâtre aguerri et talentueux, tu les donnais à nous tous. L’exigence… ton maître-mot.

Exigent, tu l’étais, envers toi-même et dans tes choix, avec autant plus de vigilance qu’il te fallait beaucoup de ruse et de courage pour maintenir ton projet de théâtre à Kinshasa, un projet d’aujourd’hui pour demain : co-fondateur du Théâtre des Intrigants (en 1982) et administrateur du Club Unesco Théâtre des Intrigants (« le théâtre, c’est une histoire d’intrigues », m’avais-tu expliqué une dizaine d’années plus tôt), qu’en fait tu animais- acteur, conteur, metteur en scène, professeur –et qui t’avait permis d’œuvrer à la fondation et à la permanence des Jouzatej (Les Journées zaïroises de Théâtre pour et par l’Enfance et la Jeunesse). Exigent, tu l’étais dans ta volonté d’interroger la réalité de ton pays et de l’Afrique, et de solliciter les consciences, de jouer en français et en lingala. Exigent tu l’étais dans ta pratique théâtrale. Ta poésie, ton humour et ta tenue ont marqué Misère, de Landu Mayamba Mbuya, ton sens du ludisme corrosif (là tu avais, en plus de jouer, fait la mise en scène) Le Caméléon de Patrice Ndedi. Exigent encore avec un humour pince sans rire pour Estragon dans la célèbre pièce En attendant Godot, de Beckett, qu’avit mise en scène Alain Timar, à Avignon en 1996. Et tant d’autres pièces encore. Tu avais en projet Le Commerce du pain de Brecht («tu comprends, le pain, le manger, c’est un problème qu’on connaît bien », avais-tu ajouté). Exigent. Ce mot t’accompagne. Tu viens de partir, Katanga –l’homme qui cultivait l’exigence.
Nos pensées te gardent.

Micheline B. Servin
Chroniqueuse aux Temps Modernes
Membre de la compagnie Kongo Ba Téria


Frère, Frère,

Frère, laisse-moi m’attarder quelques secondes sur les courts moments, quand déjà, ne nous connaissant pas encore, nous nous retrouvions dans cette salle de théâtre des Halles en Avignon quand Alain Timar nous réunis et décidé de nous faire attendre ce Godot, et pourtant cette chaleur qui est en nous déjà elle nous rapprochait. J’avais toujours senti, frère et d’ailleurs tu ne manquais pas une seule seconde, une seule occasion pour nous le faire sentir, que tu avais aussi besoin d’un support moral. Toi le sage rebelle, tu enfouissais quelque part en toi ce mal qui ne cessait de te ronger…

Frère, tu as fait ton voyage, celui dont on ne revient pas et moi, frère que me demandes-tu de pleureur alors que mes yeux sont déjà à sec ? A sec parce que, frère, comme moi tu as pleuré TCHICAYA U TAM’SI, tu as pleuré comme moi SONY LABOUTAM’SI, tu as pleuré SYLVAIN MBEMBA et hier encore nous n’avions pas fini de sécher nos paupières…
Pour HONORE MUTOMBO-BUISTCHI et pour PASCAL MAYENGA et MONGO BEZZI…

O Frère, laisse-moi encore secouer ces pauvres paupières et te sortir les toutes dernières gouttes et te dire… Frère… Adieu, adieu Frère… KATANGA, mon frère.

Marius Yelolo, comédien congolais en France.