Manger un Matadi au parc de Bruxelles…

Le Congo et la Belgique de papa défilent dans ce chemin de croix repentant de la colonisation.
Dommage que le spectacle soit dépourvu de toute contradiction. Sa version unilatérale de l'Histoire gêne.


L’idée première était d'emmener le public en visite-guidée à travers la ville, sur les explications de l'historienne d’art Annick de Ville, pour décrypter les monuments et musées érigés par Léopold II dit le bâtisseur. Pour ce petit pays qu'il voulait grand, il lui fallait une capitale digne de ce nom, et pour ses habitants mi-Flamands, mi-Wallons, un but fédérateur qui fut aussi profitable. Après avoir cherché dans le monde où demeuraient encore des terres vierges de tous collègues allemands, français ou anglais, il se laissa convaincre qu’en Afrique centrale restait une enclave irréductible face à l’envahisseur. Le terrain inhospitalier et les moustiques avaient préservé un sous-sol aussi riche qu'inexploité. Il s'offrit donc sur sa cassette personnelle, pour une bouchée à la Reine, une colonie, grande comme quatre-vingt fois la Belgique qu’il lui léguerait ensuite, en bon père de famille. Fort de ce morceau de fromage, Léopold II tint à ses concitoyens à peu près ce langage: "Quels sont les domaines que l'Etat pourrait acquérir et où se rencontrent des peuples à civiliser, à conduire au progrès en tous genres, tout en assurant des revenus nouveaux, à nos classes moyennes des emplois qu’elles cherchent, à notre armée un peu d'activité et à la Belgique tout entière l’occasion de prouver au monde qu'elle est aussi un peuple impérial capable d’en dominer et d'en éclairer d'autres?". (1) Une pièce d’anthologie qui prêterait à sourire si on ne savait ce qu'elle avait supposé de violence et d’injustices.

La metteur en scène Virginie Jortay et l'auteur Antoine Pickels ont voulu mettre en vis-à-vis la splendeur de Bruxelles, le souci d’un souverain dotant sa ville de parcs et de beauté pour son bon peuple, face au "pillage" du Congo, de "la dixième province", véritable vache à lait de la Métropole.

Créé à Kinshasa avant Bruxelles devant un public scolaire surabondant, le spectacle est une sorte de panorama de trois cent soixante degrés de l'histoire de la colonisation. De grands noms la jalonnent depuis Stanley en passant par Lumumba, Mobutu et Kabila, sans oublier Phillippe de Dieuleveut qui joua et perdit sa vie dans ce pays qu'il confondit avec un parc d'attractions. Sept comédiens congolais et sept comédiens belges campent les symboles de cette aventure, à commencer par le souverain bien sûr, l'Eglise, l'Administration, l'Union minière, la Belgolaise, les petits employés blancs éduquant "les évolués", les leaders de l'indépendance, bref tous les matatas entre le Katanga et les autres dans ce "potopot", ce bourbier que la Belgique finit par quitter.

Sujet en or, si l’on ose dire, que celui-là qui reste tabou en Belgique, tout comme le sont l'Algérie ou le Sénégal en France. Du moins, la France peut-elle au moins se targuer d’avoir forgé une élite autochtone…

L'Arcade des mains coupées

Un conférencier plante le décor, et reproductions chromos à la main, donne ce qui se veut un véritable cours d'histoire économique et politique, depuis la colonne du Congrès jusqu’au Cinquantenaire, que le socialiste Vandervelde appelait "l'arcade des mains coupées". Il assure que nos pyramides à nous ont été bâties par des esclaves libérés des Arabes pour être aussitôt convertis en travailleurs forcés mais reconnaissants. S'ils ne l'étaient pas, la trique et la machette étaient là: pour leur rappeler qui étaient leurs nouveaux maîtres. On peut être libéral dans l'âme et pragmatique sur le terrain... C'est donc la Belgique de papa sur l'air d'Indépendance cha-cha qui se joue sur la scène. Les grandes figures défilent comme au tir aux pipes, un Baudouin timide et gauche, un Lumumba clairvoyant et ferme, un Mobutu (le comédien lui ressemble de manière hallucinante !), un Père Blanc onctueux à souhait, une coloniale revêche qui apprend les bonnes manières à ses boys et son mari boursicoteur entre deux Primus. C'est amusant, haut en couleurs, sympathique, un rien amateur dans la mise en place mais quelque chose me chiffonne. Comme un malaise... Bruxelles, ville d’Afrique ne reproduit-il pas d'une certaine manière le même rapport à l'égard de la perception africaine que celui qu’il dénonce? Les comédiens congolais jouent leurs propres rôles de colonisés goguenards, certes, finauds, c'est entendu, mais perçus comme tels par un point vue de Belge progressif et repentant? Monopoly à grande échelle, théâtre de marionnettes géantes, ce spectacle aurait gagné à être davantage qu'une auto-flagellation honteuse d'une période qui fut très difficile. Pour que le projet soit réellement bilatéral, il eut été autrement plus réjouissant et instructif d'avoir le point de vue inverse. Comment les premiers intéressés ont-ils vécu ces années, comment nous percevaient-ils alors et aujourd'hui? Comment, eux, lisent-ils Bruxelles? Le texte d'Antoine Pickels est plus édifiant (?) que théâtral, sans mettre en lumière le lien ambivalent entre colons et colonisés. Sous la joyeuse et cruelle caricature façon Chocolat Jacques et Case de l'Oncle Tom, ne pointe jamais la complexité des rapports humains ni la légitimation troublante que supposait cette colonisation archaïque, pas plus que les rapports d'amour-haine, de fascination réciproque et la part d'imaginaire ou de procédés douteux empruntés de part et d'autre. Cette timidité à remettre réellement en jeu, en corps ce pan de notre histoire commune montre aussi qu'il est encore bien difficile de l'envisager sereinement.

SOPHIE CREUZ pour l'Echo (B)