Annick de Ville, directrice des Halles de Schaerbeek jusqu'en janvier 2005, est décédée le 27 février 2006. Elle s'était battue pendant plus d'un an contre le cancer - dont les premiers signes étaient apparus au moment même où le conseil d'administration des Halles avait décidé de ne pas renouveler son contrat. Elle avait eu moins de trois ans pour faire ses preuves, réunissant une équipe de programmation collégiale autour d'un projet ambitieux, exigeant et courageux qui commençait seulement à être rendu public.

Ambition, exigence et courage: ces trois qualités caractérisent bien la personnalité d'Annick, qui ne pouvait souffrir la médiocrité, réclamait de chacun et de chacune le meilleur, et ne considérait aucxun obstacle comme infranchissable. Ce serait néanmoins mal respecter son esprit critique, son ironie et sa capacité d'autodérision que de faire d'elle un portrait hagiographique. Son ambition pouvait s'avérer blessante, son exigence confiner à l'intransigeance, et son courage créer des zones à haut risque. Mais ce qu'elle demandait des autres, elle le réclamait d'elle-même.

Ambition, exigence et courage: des qualités qu'il n'est pas toujours facile de défendre en Belgique, où tant au niveau interne qu'au niveau politique, la volonté têtue et la rapidité de pensée d'Annick se sont souvent heurtées à l'incompréhension. Le fait qu'elle fût femme, belle et intelligente, ne lui facilita pas non plus la tâche: même dans le milieu culturel, la mysoginie s'exerce dès qu'une femme accède à des responsabilités, et on lui passe moins facilement ses erreurs.

Les quelques trop rares fois où nous nous sommes revus depuis le début de sa maladie, nous évitions de commun accord de parler des Halles. Et pourtant... le projet qu'elle avait mis en place s'avérait pertinent, bénéficiant aujourd'hui d'une reconnaissance publique, critique et professionnelle, tant nationale qu'internationale, qu'elle n'aura guère pu savourer.

Dans ce projet, la danse tenait une place de choix, Annick ayant bien conscience de la nécessité d'offrir à cette discipline des espaces à sa mesure à Bruxelles, et de la concordance entre l'architecture des Halles et le langage des corps. Le succès des projets chorégraphiques, quil s'agisse des déjà fameux Dimanches de la danse, ou d'autres spectacles - souvent en dialogue avec d'autrs disciplines - a confirmé cette importance.

Un des grands mérites d'Annick était aussi de penser la culture dans le dialogue avec l'extérieur et dans un souci d'ouverture: une pratique de plus en plus nécessaire aujourd'hui, et à laquelle elle s'attachait particulièrement, dans la lignée de Bruxelles 2000, dont elle avait été un des pilotes. Des projets comme BrxlBRAVO ou le Réseau des Arts à Bruxelles n'auraient ainsi peut-être pas vu le jour sans l'énergie qu'elle y mit, avec d'autres. Le nombre de collaborations bilatérales ou multilatérales que les Halles ont cette saison avec d'autres structures, francophones, flamandes ou internationales, est témoin de cette volonté qu'elle nous incitait à développer.

Le meilleur hommage que peut rendre le milieu culturel bruxellois à Annick est peut-être de poursuivre dans son sens: en restant exigeant, en plaçant ses ambitions très haut, en ayant du courage (il en faut !), en dialoguant toujours, en multipliant les collaborations, et en refusant de s'inscrire dans un provincialisme médiocre.

Antoine Pickels

Ida De Vos (danse), Anne Kumps (cirque), Yves Poliart (musiques), Fabienne Aucant (littérature et politique), et moi-même (arts de la scène et coordination).